Hypocrisie ou ignorance

(Article paru dans la revue The Path de décembre 1891. Traduit en français dans le revue Théosophie – Vol. III – N° 10)

Certains membres de la Société Théosophique s’exposent à être accusés d’hypocrisie ou d’ignorance en ce qui concerne leurs propres fautes et faiblesses. Il en est qui, après avoir étudié la littérature du mouvement et avoir accepté la plupart de ses doctrines, parlent à leurs confrères ou aux profanes, comme s’ils avaient eux-mêmes atteint le but du renoncement et de la connaissance universelle, alors qu’en les observant, on s’aperçoit que ce sont des êtres humains ordinaires.

Si l’on accepte la doctrine de la Fraternité Universelle basée sur l’unité essentielle de tous les êtres humains, il reste une longue distance à parcourir entre l’acceptation et la réalisation de cette doctrine, et cela même pour ceux qui l’ont adoptée. C’est la différence qui existe entre l’acceptation intellectuelle d’une loi morale, philosophique ou occulte, et son développement parfait dans notre être, de sorte qu’elle devienne une partie réelle de nous-mêmes. Aussi, lorsque nous entendons un théosophe dire qu’il pourrait voir mourir femme, enfants, parents, sans ressentir la moindre émotion, nous devons conclure à une prétention hypocrite ou à une très grande ignorance. Il nous reste une autre alternative : c’est que nous nous trouvions en présence d’un monstre incapable de ressentir aucun sentiment par suite de la prédominance de l’égoïsme.

Les doctrines théosophiques ne demandent pas la suppression de tout sentiment humain dans le cœur de l’homme, pas plus qu’elles n’y conduisent. C’est même, en fait, une impossibilité, étant donné que les sentiments constituent une partie intégrale de la constitution de l’homme, car nous avons dans le principe appelé Kama­ – les désirs et les sensations – la base de toutes nos émotions, et si on la supprime prématurément dans un être, la  mort, ou pis encore, peut en résulter. Il est très vrai que la Théosophie, comme tous les systèmes  éthiques, réclame de l’être doué de conscience et de volonté, tel que l’homme, qu’il contrôle ce principe de kama pour qu’il ne soit plus égaré ou dominé par ce principe. C’est le contrôle de soi, la maîtrise du corps humain, la fermeté face aux afflictions, mais cela n’implique pas la suppression des sentiments qu’on doit contrôler. Si un livre théosophique traite de ce sujet, c’est bien la Bhagavad-Gîta, où Krishna s’efforce sans cesse de souligner la doctrine qui enseigne que toutes les émotions doivent être maîtrisées et que l’on ne doit pas déplorer l’inévitable – comme la mort, ni se laisser griser par le succès, ni être découragé par l’échec, mais que l’on doit maintenir une attitude d’esprit égale dans toutes les circonstances quelles qu’elles soient, et rester satisfait et certain que les qualités se meuvent dans le corps, dans leur propre sphère. Nulle part, il ne dit que nous devrions tenter l’impossible pour arracher de l’homme intérieur une partie intégrale de lui-même.

Mais à la différence des autres systèmes éthiques, la Théosophie est scientifique, et cette science ne s’acquiert pas dès l’instant où l’on en entend parler pour la première fois dans cette incarnation, ou lorsqu’on admet intellectuellement ces nobles doctrines. Car on ne peut prétendre avoir atteint cette perfection, et le détachement des choses humaines qu’implique l’affirmation prétentieuse signalée précédemment, alors qu’au moment même où ces  paroles sont prononcées, l’auditeur perçoit dans celui qui vient de parler toutes les particularités familiales, sans compter celles qui appartiennent à la nation, à l’éducation et à la race dans laquelle il est né. Et ce côté scientifique de la Théosophie, commençant et finissant par la fraternité universelle, insiste sur la nécessité d’une pensée intense et constante concentrée sur soi-même, et d’une surveillance continuelle de ses défauts, de pensées et de paroles, afin qu’en temps voulu, se produise un changement réel dans l’être physique, comme aussi dans l’homme intérieur immatériel, qui est le médiateur ou le sentier entre l’homme inférieur purement corporel et son soi divin Supérieur. Bien entendu, ce changement ne peut pas se produire immédiatement, ni même après des années d’efforts.

L’accusation de prétention et d’ignorance est plus grave encore dans le cas de ces théosophes qui sont coupables de ce défaut, et croient – comme beaucoup – que même chez les disciples n’ayant plus aucun devoir dans le monde, et s’étant complètement consacrés au renoncement et à l’étude du soi, au point qu’ils devancent de beaucoup les membres de notre Société, les défauts dus à l’hérédité familiale, raciale ou nationale, peuvent encore parfois se rencontrer.

Il semble qu’il soit grand temps qu’il n’y ait plus de théosophes coupables de prétendre avoir atteint un niveau élevé, comme certains, de temps à autres, affirment y être arrivés. Il est plus important d’avoir conscience de nos défauts et de nos faiblesses, et d’être toujours prêts à reconnaître cette vérité qu’en tant qu’humains, nous  ne sommes pas capables d’atteindre rapidement et toujours au but de tout effort.

Eusebio Urban (W.Q. Judge)

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