En mémoire de William Q. Judge

En mémoire de William Q. Judge

Réunion tenue par Robert Crosbie, le 21 mars 1915

William Q. Judge : 13 Avril 1851 – 21 mars 1896

Chers Théosophes,

En tant qu’étudiant et compagnon de travail de W. Q. Judge dans les débuts de la Société Théosophique, il m’est très difficile de parler en termes appropriés de ce personnage. Il n’est pas facile de faire comprendre ce que fut réellement cet être, ni de transmettre à l’esprit des autres tout ce qui peut se trouver dans le mien après l’avoir connu.

Il est bien que nous considérions que chaque grand mouvement qui n’ait jamais existé, ait été créé par une ou plusieurs personnes dans le monde ; que ces personnes ont des époques ou des périodes pendant lesquelles elles œuvrent ; qu’il y a dans la vie de chaque Instructeur une période où la grande mission de sa vie peut être accomplie. Bouddha est né, a vécu sa jeunesse, et est parvenu à l’âge adulte avant que l’heure de sa mission ne sonne. Il en fut de même pour Jésus. De même avec H.P. Blavatsky [H.P.B.]. Si nous comprenons qu’elle a été l’un des Maîtres – car, même si nous pensons qu’elle fut moins que cela, nous devons admettre qu’elle avait une connaissance bien supérieure que le reste du monde – si elle fut, et je suggère que ce n’est pas impossible, l’un des Maîtres sous l’apparence d’un corps mortel semblable en tous points au notre, alors sa mission a dû commencer à une certaine période de l’existence de ce corps. La même chose vaut pour Mr Judge. Il y a eu d’abord l’accomplissement des premiers devoirs de la vie, et ensuite l’heure qui sonne pour cette mission particulière qui était la sienne.

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’occupation du corps de Judge ne s’est pas faite à la naissance. La possibilité qu’un Ego abandonne un corps intact et habitable existe ; et après consentement sur les plans supérieurs, il est possible qu’un autre Ego se serve de ce corps qui est toujours utilisable. Si nous avons quelques notions des lois occultes gouvernant l’entrée et la sortie des Egos dans des corps, nous  pouvons comprendre que l’Ego qui entre de cette façon dans un corps d’emprunt, doit forcément être celui d’un être hautement développé. Dans le cas de William Q. Judge, il y a eu, apparemment à l’âge de 7 ans, la mort de l’enfant né dans la famille de M. et Mme Judge à Dublin ; puis, une soudaine résurrection, et un changement dans la nature de l’enfant ; le caractère, l’intelligence, l’opération des idées, tout était présent, et dès ce moment-là, l’étude et l’effort débutèrent pour adapter le cerveau et le corps en vue du travail à accomplir dans les années à venir.

H.P.B. et William Q. Judge ont été co-fondateurs de la Société Théosophique en 1875 à New York. Dans une lettre, relatant leur première rencontre, Mr. Judge dit que ce n’est pas comme un étranger qu’il se présenta à elle, ni comme un penseur en quête de philosophies ; mais que c’était comme s’ils s’étaient quittés seulement la veille ; qu’il désirait juste savoir quel était le travail à faire ; elle le lui indiqua, puis retourna à son propre travail et lui laissa poursuivre le sien. Ce récit devrait nous éclairer sur le genre de personne qu’il était. Mme Blavatsky appelait M. Judge son « seul ami » – son seul ami. Il travailla avec elle dès le début – le seul de tous ceux qui l’avaient suivie, qui l’ait comprise ; le seul qui fut absolument loyal dans sa dévotion envers elle, et envers la Grande Cause qu’elle représentait.

Il a été dit que deux Maîtres étaient les vrais fondateurs du Mouvement et de la Société Théosophiques dans ce cycle, marqué par la fin des cinq mille premières années du Kali-Yuga, qui indiquait une renaissance de la recherche spirituelle et une élévation du mental des hommes. C’était le un moment où une base saine devait être donnée aux hommes des générations présentes et proches. Nous savons aussi qu’H.P.B. et M. Judge travaillèrent ensemble du début à la fin, se soutenant de fait mutuellement par tous les moyens. Ces choses-là vont ensemble. À eux deux ils représentèrent ces Maîtres dans le monde et mirent en œuvre ce qui est plus grand que n’importe quelle Société – le Mouvement Théosophique, car chaque société existe à cause de la Théosophie, et non pour toute autre raison. S’il est vrai que nous devons apprendre à discerner par analogie ce que nous ignorons de ce que nous connaissons, nous ne serions pas si loin d’admettre qu’il y a eu peut-être deux Maîtres dans le monde œuvrant dans des corps humains ordinaires.

Pour ce qui est de la place de M. Judge dans le Grand Mouvement, nous pouvons tirer nos propres déductions à partir de quelques considérations. L’Amérique offre de très grandes possibilités pour la civilisation la plus avancée. Nous sommes capables d’absorber ici tout ce que les nations de l’ancien monde ont de bon ; nous avons les avantages qu’offre un nouveau pays libre par rapport aux anciennes institutions existantes. Nous avons atteint les limites extrêmes de l’avancée vers l’ouest de la civilisation, à partir desquelles doit s’opérer un retour de la vague venue, en traversant tous les siècles, de l’Extrême-Orient jusqu’ici. On doit trouver actuellement ici ceux qui sont capables d’assimiler la connaissance offerte ; qui ont le courage et l’endurance pour poursuivre le travail ; qui reconnaissent la nature de ceux qui la conserveront toujours vivante. Car, bien que ces corps soient morts comme le font tous les corps, subsistent néanmoins la force, la connaissance, la Présence même de ces êtres qui les occupèrent autrefois.

Dans la reconnaissance de ces êtres nous devrions trouver une clef de tout le Mouvement – une clef de la philosophie qu’ils ont transmise. Elle ouvrirait de nombreuses portes qui sont actuellement fermées. En la considérant simplement comme une théorie, en pensant sur cette base, en lisant avec cette idée à l’esprit, en mettant cette pensée en pratique, nous trouverons que la connaissance jaillit spontanément en nous ; la vraie nature – notre nature intérieure – pourrait s’éveiller à une perception plus subtile et supérieure ; et bientôt, nous saurons ce que nous sommes et quelle est notre place dans le grand œuvre. Alors, la nature de ces Êtres pourrait s’ouvrir à nous ; la même nature en nous, celle que nous possédons tous, sera alors en harmonie avec ces natures supérieures. Leur seule présence dans le monde était une ouverture à une grande force – une opportunité pour chacun ; la force qui émane de la vraie perception et de la connaissance spirituelles, est là pour chacun capable d’ouvrir ne serait-ce qu’un peu ses yeux spirituels, et de suivre les directives indiquées.

Parlant de M. Judge tel que chacun a pu le connaître – un être humain comme nous – il était humble, sans prétention, modeste, fort, patient, doux, courageux, un organisateur hors pair, avec des pouvoirs semblables à ceux que possédait H.P.B., et ne s’en servant jamais autrement que pour adoucir (ou aplanir) la voie de ceux qui désiraient suivre le sentier de la connaissance. Il était aimable et patient, d’une immense détermination que l’on voit rarement ; il avait  des capacités d’organisation extraordinaires, une perception qui pouvait pénétrer les motifs profonds et le mental des autres, voir les traîtres autour de lui, lire dans le cœur de ceux qui lui voulaient du mal, et qui cependant dans ses rapports avec eux, restait toujours aimable et leur ouvrait la voie. Pour celui qui le blessa le plus, lorsque des amis lui rapportaient les dénonciations le concernant, il n’avait que ces mots à dire : « peu importe ce que font les autres. Ne rejetez personne de votre cœur. Continuez votre travail. C’est le travail qui jugera avec le temps, et toutes ces folies des autres – folies d’ignorance – se révèleront vaines. Alors, nous aurons tous gagné en force quand le temps viendra ; lorsque reviendront ceux qui s’étaient temporairement écartés de la voie, ce sera à bras ouverts que nous les accueilleront, comme des frères sérieux, afin de les aider à trouver le sentier et à atténuer les effets des erreurs qu’ils auront créées par ignorance. »

Après le départ de H.P.B pour l’Inde, laissé seul pendant huit ans et méconnu en Amérique, il attendit le moment de sa mission. Ce moment se présenta en 1886, signalé par la publication du Magazine « The Path », qui sera publié jusqu’à sa mort, quelque dix années plus tard. Dans ce magazine rédigé de sa plume, il indiqua article par article, par quel chemin la Théosophie pouvait être rendue pratique dans la vie quotidienne. Il parla régulièrement des dangers de l’intellectualisme – de l’étude uniquement intellectuelle de la philosophie sans la comprendre ; montrant comment elle nous conduirait à l’ambition, à l’orgueil, et loin, très loin du véritable progrès. Il montra que la bataille à laquelle nous devons tous livrer est en nous, et quel est l’ennemi à affronter pour braver les défauts de notre caractère ; que le but de la vie est d’apprendre, et que tout est pour l’apprentissage ; que tout ce qui nous arrive peut être un tremplin vers de plus hautes altitudes, et s’il y a des difficultés, alors, plus grande sera l’opportunité. Peu importe la difficulté qui est la nôtre, si nous y sommes confrontés, nous avons la force de la surmonter ; la loi même de notre être met ensemble ces deux aspects. Celui qui fait face à la difficulté et la difficulté elle-même sont conformes à la loi, et aucune difficulté n’est insurmontable. Il montra que ce qui était réellement nécessaire était une plus grande compassion envers nos semblables ; de la gratitude envers les grands Êtres – les Maîtres – en travaillant en harmonie avec Eux, mettant de côté toute critique, tout jugement des autres.

Il avait une connaissance extraordinaire, et un pouvoir extraordinaire ; mais nous savons – du moins certains d’entre nous peut-être – que ce qui était réellement la pierre angulaire était rejetée des constructeurs. Cet Être fut bientôt négligé, et ses travaux négligés par ceux qui auraient dû voir et savoir. Tout le malentendu qui conduisit finalement à la rupture de la Société Théosophique, repose précisément sur ce point. On ne peut séparer H.P.B. et W.Q. Judge. Ils sont venus ensemble, ils ont travaillé ensemble, et ils sont ensemble. Comprendre ceci – qu’il n’y avait pas de chaînon manquant dans la chaîne de ceux qui travaillèrent pour la Cause –représente, la porte qui ouvre les avenues de connaissance pour ceux qui cherchent. S’imaginer que la connaissance peut s’obtenir autrement que par les canaux développés régulièrement, c’est commettre une très grande erreur. Dans cette chaîne des êtres, du plus élevé jusqu’à notre niveau, aucun maillon ne peut être manqué ; nous ne pouvons pas sauter le chaînon suivant ; il faut le comprendre avant de passer à un autre plus élevé. Ainsi, pendant que la philosophie consignée était transmise, ses idées se répandirent par différentes sociétés dans le monde, chaque membre doit lui-même répondre à la question – connaît-il réellement la vérité de la philosophie – est-il capable de voir avec son cœur – connaît-il la ligne directe de communication, ou suit-il simplement des déclarations et des revendications ? La porte pour les Occidentaux passe par William Q. Judge, tout comme celle du monde passait par H.P.B. Ceux qui n’arrivent pas à le reconnaître, devront perdre les avantages qu’offre la grande communication.

Lancée comme un filet dans le monde, la Société Théosophique attira d’abord beaucoup d’êtres humains différents – une petite portion de l’humanité fut testée, de différentes façons et par des voies diverses avec les résultats que nous avons vus. Parmi eux se trouvaient des gens d’une grande compétence, et d’autres étaient vaniteux et désiraient diriger ; à cause d’eux le grand Mouvement devint presqu’un vain mot parmi la classe la plus intellectuelle, et au lieu d’attirer les têtes les plus brillantes, il attira les gens crédules incapables de percevoir une base juste ou de la suivre. Les fautes anciennes dues à leur éducation étaient présentes, et il ne s’est trouvé personne d’assez fort ou d’assez sage pour leur indiquer le vrai sentier. Ils suivirent la ligne des papes et des prêtres, des prélats et des successeurs de rois, ne voyant pas que la connaissance ne peut pas se passer de l’un à l’autre ; que l’on peut montrer le chemin de la connaissance et que ceux qui le suivent devraient être très humbles, plutôt que vaniteux.

Ces phases existent encore, mais l’heure a sonné pour une formation plus vraie. Et ne vous imaginez pas un seul instant que, ce qui se déroule à présent n’était pas prévu. Çà l’était. Chaque dissension née parmi ceux qui suivent le Mouvement Théosophique était connue à l’avance ; tout ce qui existe aujourd’hui du point de vue théosophique était connu à l’avance ; le pas lui-même pris par cette association d’étudiants volontaires était connu à l’avance ; bien avant que l’heure ne sonne pour le travail à accomplir, le vrai sentier était déjà tracé. Que la ligne est droite, tout étudiant peut le voir par lui-même, car on peut toujours vérifier l’histoire archivée du Mouvement noir sur blanc par ceux qui y ont travaillé.

Il existe, et doit exister, un vrai sentier et une bonne direction. Pouvons-nous imaginer que les grands Maîtres de Sagesse, avec toute Leur connaissance commirent une erreur en choisissant ceux qui devaient représenter Leurs idées dans le monde ? Imaginer cela, c’est douter de Leur sagesse. Peut-on penser qu’il y avait de meilleurs instruments disponibles que ceux-là ? Si nous comprenions le pouvoir des Maîtres, nous saurions que chaque instrument qu’Ils choisissent accomplirait jusqu’au bout, toute mission dans le monde qui lui serait confiée, et que dans son exécution on ne trouverait ni fausses notes, ni erreurs possibles. L’évaluation de W.Q. Judge se trouve dans l’examen de sa mission ; la preuve se trouve dans notre façon d’utiliser ce qu’il nous a donné.

Serait-il étrange de penser qu’il travaille toujours avec nous ? Serait-il étrange de penser que H.P.B., telle que nous la connaissions, soit toujours à l’œuvre ? Cette même grande force est à l’œuvre ; mais dans quel but ? Pour créer une grande association ? Pour suivre une personne ? Non ; pour tracer une ligne vraie pour ceux qui sont capables de la voir ; pour conserver le niveau de la Théosophie pure et simple, sans le diluer, et sans le contaminer ; pour le perpétuer jusqu’à l’arrivée du Grand Messager en 1975. Car, quel que soit celui qui dit le contraire, la déclaration d’H.P.B. et de W.Q. Judge était qu’aucun Maîtres ne se rendra Occident, ni n’enverra quelqu’un avant cette année-là. Et, ne savons-nous pas que si c’est notre souhait, nous reviendrons de nouveau pour faire partie de ce travail lorsque l’heure sonnera pour ce Messager ? C’est le pouvoir de nos pensées et les effets de nos efforts qui nous amènent à nous réincarner à un moment donné. Si nous sommes ignorants, négligents, ingrats, égoïstes, nous sommes emportés dans la condition qui correspond à notre pouvoir et action ; mais si notre pouvoir réside dans une perception juste et une application juste de ce que nous percevons – par cette action juste, nous pouvons revenir quand Ils seront de retour. Nous pouvons Les atteindre par la pensée et l’effort ; en percevant ce que fut le travail ; quelle est la nature de ces Êtres, et en suivant fidèlement les directives qu’Ils ont établies. Mais ne croyez personne sur parole ; tenez-vous en uniquement aux écrits qu’Ils ont laissés.

Le bonheur de l’humanité est en jeu. Ce grand pays aussi libre soit-il, ne restera plus calme longtemps. Nous avons vu en Europe les effets de longs siècles de pensées et d’actions erronées, mais c’est le même égoïsme que l’on retrouve dans notre nouveau pays ; les mêmes idées prévalent, même s’il ne s’agit pas des mêmes conditions, et les mêmes idées apporteront à peu près les mêmes résultats. Nous n’avons pas ici les éléments de solidarité, ni une vraie philosophie qui nous aidera à rectifier les conditions qui doivent résulter d’une base fausse. Cependant, il y a un nombre croissant d’hommes et de femmes authentiques, bons et sincères, qui désirent donner le meilleur d’eux-mêmes pour leurs semblables, qui désirent savoir tout ce que l’on peut savoir ;  ils permettront d’atténuer les horreurs de l’avenir. On a dit pour Sodome et Gomorrhe, que seul un petit nombre d’hommes et de femmes loyaux auraient pu sauver la ville ; et ainsi, s’il y avait seulement ne serait-ce qu’un petit nombre d’hommes et de femmes fortement sérieux, voyant la vraie direction pour cette civilisation, le véritable objectif des Maîtres, beaucoup de ce qui doit arriver serait plus facile pour notre peuple. Le salut de ce pays est entre les mains de ceux qui écoutent et agissent. Et sur ceux qui écoutent et ne font rien, ou qui manquent de faire ce qu’il faudrait faire, repose une très grave responsabilité.

En William Q. Judge nous avions un homme authentique – le meilleur homme qui soit, patient, indulgent, fort, courageux, ayant la sagesse du serpent, l’innocence de la colombe. En ce qui me concerne, je n’ai jamais, jamais rencontré un tel homme avant. C’est en mémoire de son séjour parmi nous dans un corps mortel, que nous avons tenu cette réunion ; et que par ceux qui savent réellement ce qu’il fut, il est bon qu’ils le fassent savoir, et que d’autres reprennent le travail qu’il a laissé, ajoutant leur force au grand but, celui du service de leurs semblables. C’était sa raison de vivre. Il travailla dans ce but. Faisons la même chose. Et, si nous le faisons, dans des temps plus heureux et dans une civilisation supérieure, nous saurons ce vers quoi nous a mené notre premier pas, nous réjouissant de ce qui a été rendu possible. Une telle civilisation aurait pu être ici plus tôt, si les hommes avaient ouvert leurs cœurs aux Maîtres. Travaillez à cette fin. Tous les véritables Théosophes travaillent pour cela. Ils n’ont que faire de leur propre progrès, ni d’aucune récompense pour eux-mêmes. Voir leurs semblables dans une condition meilleure, avec une meilleure compréhension, de meilleurs résultats, une civilisation supérieure, des progrès plus rapides – leur apporte toutes les récompenses qu’ils recherchent.

Si la mort de William Q. Judge peut nous aider à suivre son exemple, beaucoup sera fait pour nous et pour le monde.

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