Etude dans la Lumière sur le Sentier - La soif du pouvoir

[Traduit du Theosophical Movement, Vol. 27, p.194 de Juillet 1957]

« Tout pouvoir est un prêt — nous devons rendre compte de son usage.
« C'est du peuple que tout provient et pour le peuple que tout doit exister.» Benjamin Disraeli.

La vie du chéla est faite de tests et d'épreuves. Les actes les plus communs et les plus ordinaires que nous sommes amenés à faire à chaque heure de notre existence offrent des occasions de pratiquer la véritable discipline ; si nous n'en profitons pas, elles deviendront demain des obstacles. Nous nous laissons dépouiller par notre ambition.

« L'ambition est le premier fléau ; le grand tentateur de l'homme qui s'élève au-dessus de ses semblables » dit la Lumière sur le Sentier.

Il faut bien se rendre compte de la nature illusoire de l'ambition. Shakespeare l'appelle « une ombre de l'ombre ».

Une ambition conduit à une autre ; les voies et les méthodes qui assurent le succès dans la poursuite des ambitions diffèrent non seulement suivant les personnes mais aussi suivant les dispositions de la conscience. C'est ainsi qu'il y a des personnes qui essaient de réaliser leurs désirs par tous les moyens ; d'autres qui travaillent consciencieusement avec d'honnêtes motifs et des moyens légitimes. Et dans le champ de conscience d'une même personne se produisent des altérations et des adaptations aussi bien des motifs que des méthodes. Tous ces changements font ressortir la nature illusoire de l'ambition.

L'ambition de posséder de l'argent est très générale, mais les raisons de cette ambition diffèrent suivant les gens. Le sordide motif de l'avare, le motif de parvenir au bien-être dans la vie pour soi-même et pour les proches et les êtres chers, le motif d'amasser des richesses pour faire de bonnes œuvres etc... produisent l'ambition des possessions et de l'argent.

Il y a l'ambition de la renommée qui très souvent suit l'ambition des richesses. Il y a ceux qui deviennent illustres par des moyens honnêtes, dignes et justes, et ceux qui jouent des coudes pour dépasser les autres hommes ou les autres femmes et parvenir au premier rang.

Le pouvoir est un autre objectif de l'ambition — pouvoir qui permet de devenir un chef politique ou une grande célébrité de la société, d'être acclamé comme un héros puissant. Pour vraiment l'acquérir, il faut avoir le pouvoir d'aimer et d'être aimé. Cette ambition appelle des voies et des moyens d'un genre subtil pour arriver à ses fins. Les soldats doivent aimer leur général dont l'autorité et l'influence sur le mental et le caractère de ses soldats décide de la grandeur ou de la médiocrité ou de l'indignité de ce général. De même en politique, un chef de parti doit jouir du respect et de l'amour des collègues de son parti, ou bien il échoue. Dans la société mondaine, la « grande dame » doit être aimée et respectée de tous, hommes et femmes, ou bien elle n'est pas le grand personnage qu'elle prétend être.

Le fléau de l'ambition dont parle la Lumière sur le Sentier est sans aucun doute engendré par la soif des possessions et aussi la soif de la renommée. L'aspirant à la Vie Supérieure doit « tuer » ces ambitions. Mais il affronte la plus difficile de toutes ses épreuves lorsqu'il entreprend de conquérir l'ambition du pouvoir. Il est facile de déceler les deux autres ambitions, aussi ardue que soit la tâche de leur conquête. Elles ont des façons propres de se dissimuler, mais la subtilité de l'ambition du pouvoir est aussi grande qu'insidieuse.

L'ambition de la richesse et l'ambition de la renommée vont de pair ; elles s'affectent mutuellement en s'exprimant dans le cœur et le mental des hommes. De même, l'ambition de manier le pouvoir et l'ambition d'aimer et d'être aimé sont liées ensemble.

Bien que l'ambition soit « le grand tentateur de l'homme qui s'élève au-dessus de ses semblables », elle est cependant « un instructeur nécessaire ». Pour l'homme qui appartient au monde, ce tentateur et instructeur accomplit sa fonction suivant la voie qui est adaptée au monde. Mais, pour celui qui aspire à se baigner dans la chaleur et la lumière du Divin, la tentation et les enseignements sont d'un ordre élevé et très différent. Il est écrit en effet:

«  ... ces vices de l'homme ordinaire subissent une transformation subtile et réapparaissent sous un aspect différent dans le cœur du disciple. Il est facile de dire : je ne serai pas ambitieux; il n'est pas aussi aisé de dire: quand le Maître lira dans mon cœur, il le trouvera tout à fait pur. »

L'ambition doit être transmuée en altruisme. L'ambition des richesses et des possessions doit être employée au service de tous ; mais nous devons apprendre à nous considérer comme les dépositaires de richesses qui ne nous sont confiées que provisoirement. En nos mains toute richesse est placée comme un prêt, pour que nous en fassions bénéficier autrui.

L'ambition de la renommée doit être transmuée en un service aimant et altruiste — c'est-à-dire impersonnel, — de tous ceux qui nous ont donné la renommée, qui nous ont permis de réaliser cette ambition. La renommée est une possession mentale qui doit être utilisée universellement, non pour le renforcement de la personnalité.

L'ambition du pouvoir requiert une connaissance spéciale d'une alchimie supérieure : celle de la transmutation du soi personnel en un pouvoir impersonnel. « Le pouvoir que le disciple convoitera sera celui qui le fera paraître comme rien aux yeux des hommes ».

Ce stade est décrit comme un moment crucial de la vie du disciple. Le poète Browning en a parlé avec intuition en ces termes :

«  Il y a des éclairs que les minuits font naître 
«  Des flammes qu'allument les midis, 
«  Où périssent les honneurs accumulés 
«  Où s'effondrent les ambitions démesurées. »

À moins que son bon Karma, d'un lointain passé, vienne à son aide en sorte que le disciple se sente poussé irrésistiblement à dépasser le stade de l'absence d'égoïsme pour atteindre l'absence d'égotisme; l'ambition et l'amour du pouvoir deviendront la soif insatiable de pouvoir, et commenceront par faire de lui un homme plein du sens de sa personnalité, censeur de la conduite des autres et coléreux et, s'il ne se contrôle pas, il entrera sur la pente qui mène à  « la perte de tout ».

L'ambition d'être aimé et respecté ne pourra jamais être transmuée en amour pour les autres avant que la soif de pouvoir soit détruite. L'instruction donnée au disciple ne sera jamais acceptée ni approuvée par l'homme qui appartient au monde, même s'il possède une grande bonté de cœur. La Lumière sur le Sentier dit à ce sujet :

«  L'homme ordinaire n'espère pas avoir une chance égale à celle des autres hommes, mais il souhaite réusssir mieux que les autres en certains points qu'il affectionne spécialement. »

Cette attitude résulte de ce que la Loi de Fraternité n'est pas comprise ni acceptée. Mais le disciple l'a comprise et acceptée, aussi n'a-t-il pas

«  un tel espoir »» .
«  Le Roi s'élève et tombe, le poète est fêté, puis oublié : l'esclave est heureux, puis tombe en disgrâce. Chacun est broyé à son tour par la roue qui tourne. »

Le disciple apprend qu'il ne sert à rien de chercher à changer les circonstances qui résultent de l'action des forces de la nature humaine elle-même.

«  Quand le disciple a pleinement reconnu que l'idée même des droits individuels n'est que le produit de la qualité mauvaise en lui, que c'est le sifflement du serpent du soi qui empoisonne de sa morsure sa propre vie et celle de ceux qui l'entourent, il est alors prêt à prendre part à une cérémonie annuelle, accessible à tous les néophytes qui y ont été préparés. Toutes les armes défensives et offensives sont rejetées, toutes les armes du mental et du cœur, du cerveau et de l'esprit. Jamais plus un autre homme ne peut être critiqué ou condamné; jamais plus le néophyte ne peut élever sa voix pour se défendre ou s'excuser. Après cette cérémonie, il retourne dans le monde aussi impuissant et sans défense qu'un nouveau-né. C'est en effet ce qu'il est. Il naît à nouveau sur le plan supérieur de la vie, ce plateau bien éclairé et caressé par la brise, d'où les yeux peuvent voir avec intelligence, et contempler le monde d'un nouveau point de vue. »

Le désir et l'ambition d'être aimé pourront être transmués quand le disciple aura acquis le Pouvoir d'Amour né de Viraga, le contrôle de la nature émotionnelle qui, s'élevant au-dessus de gloire et ignominie, plaisir et peine, s'élève au-dessus du chaud et du froid. Aimer lorsqu'on est aimé est relativement facile ; aimer, que l'on soit payé de retour ou non, et même dans ce dernier cas, n'est pas si facile. Comme le souligne Shakespeare dans l'un de ses sonnets: « L'amour ne varie pas malgré l'écoulement furtif des heures et des semaines. Il reste inchangé même jusqu'à l'heure fatale ». Le poète parle ici de conditions que seul peut remplir celui qui pratique la discipline du disciple :

«  L'amour n'est pas amour 
«  S'il s'altère en rencontrant le changement,
«  S'il se laisse défaillir devant la défaillance ;
«  0 non ! c'est une balise perpétuelle 
«  Au milieu des tempêtes, toujours immuable. 
«  C'est l'étoile guidant chaque barque errante,
«  Inconnue est sa valeur mais sa hauteur se mesure. »

Le mal et les maux sont compris et évalués différemment par l'homme bon qui appartient au monde et par le disciple qui lutte, déterminé à remporter la victoire, non seulement sur ses mauvais aspects personnels mais aussi sur les forces liguées du Mal qui enserrent le règne humain tout entier. Satan ...est simplement la personnification du mal abstrait, qui est l'arme de la loi karmique et KARMA. C'est notre nature humaine et l'homme lui-même, dans la mesure où il est dit que « Satan est toujours près de l'homme et inextricablement mêlé aux fibres de son être ». Latent ou actif en nous, ce Pouvoir existe toujours. » (The Secret Doctrine, vol.2, p.478)

Pour vaincre le Mal, le disciple doit abandonner les armes, aussi bien les armes offensives que défensives. Ceci est ressenti comme une grande difficulté, presque comme une injustice, par le disciple qui s'efforce sur la voie du progrès. Pis encore, si on laisse les fripons, les voleurs, les exploiteurs, se donner libre carrière sans leur faire obstacle ni les tenir en respect, c'est leur malhonnêteté et leur haine qui va l'emporter et avoir 
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raison de nous ! The Secret Doctrine dit qu'avec la « véritable connaissance » et « une conviction confiante que notre voisin ne cherchera pas plus à nous blesser que nous ne songerions à lui causer du tort », le disciple doit s'efforcer de pratiquer la Loi de Fraternité Humaine. Le but qu'il faut viser ardemment est décrit ainsi :

« Le disciple qui a le pouvoir de passer le seuil, et est assez fort pour franchir tous les obstacles, s'oubliera complètement dans la nouvelle conscience qui descend en lui, quand le divin message touchera son esprit. Si ce contact sublime peut réellement l'éveiller, il devient semblable à un être divin, dans son désir de donner plutôt que de prendre, dans son vœu d'aider plutôt que d'être aidé, dans sa résolution de nourrir les affamés plutôt que de prendre pour lui la manne Céleste. Sa nature est transformée, et l'égoïsme qui pousse les hommes à l'action dans la vie ordinaire l'a désormais quitté ».

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