Etudes dans la Doctrine Secrète - I - Désapprendre pour apprendre

« Holbach (1) définit, le Dieu des Théologiens comme étant simplement un pouvoir imaginaire, un loup-garou ; un pouvoir qui ne s’est encore jamais manifesté. Notre objectif principal est de délivrer l’humanité de ce cauchemar, et d’enseigner à l’homme la Vertu pour elle-même, de lui apprendre à avancer dans la Vie en comptant entièrement sur lui-même, au lieu de s’appuyer sur une béquille théologique qui, pendant des âges immémoriaux, fut la cause directe de la misère humaine. Considérer Dieu comme un esprit intelligent et accepter en même temps son immatérialité absolue c’est concevoir une non-entité, un néant sans espoir ;

regarder Dieu comme un Être, un Ego, et pour quelques raisons mystérieuses placer son intelligence sous le boisseau – est un non sens absolu ; lui conférer une intelligence en dépit du Mal aveugle et brutal, c’est faire de lui un démon – un Dieu très vil. Les plus hauts Adeptes ont scruté l’Univers durant des millénaires et n’ont trouvé nulle part la plus minime trace d’un tel faiseur de plans machiavéliques. » Citation extraite d’une lettre d’un Mahatma.

Le plus grand obstacle sur le chemin de l’étudiant sincère de la Théosophie, n’est pas son ignorance. Ce sont les idées fausses qu’il conserve et qu’il a acquises par l’hérédité, l’éducation, l’entourage, ou par son héritage karmique.

Le centre autour duquel tout l’idéal de l’étudiant de la Doctrine Secrète (2) devrait graviter, est l’enseignement selon lequel il est l’artisan de sa propre destinée et le créateur des circonstances de sa vie. C’est vers ce centre que son étude l’amène nécessairement. Aussi loin qu’il puisse s’aventurer, après avoir atteint les limites mêmes du cercle de sa pensée, il retournera par un rayon ou par un autre, et reviendra vers ce centre. Lorsqu’il étudie, met en pratique ou  propage l’enseignement, toujours et en toute occasion, il devra se rappeler cette vérité centrale. Cette vérité est ainsi définie dans la Doctrine Secrète (S.D. I, p. 17, Préface) :

« La doctrine pivot de la Philosophie Ésotérique n’admet aucun privilèges ou dons spéciaux à l’homme, sauf ceux gagnés par son propre Ego, par son effort et son mérite personnels au cours d’une longue série de métempsychoses et de réincarnations. »

En percevant et en mettant en pratique la vérité contenue dans ce passage, chacun rencontre les difficultés nées d’une fausse conception de Dieu et de l’âme – un Dieu Personnel dans le Macrocosme, un Soi Personnel dans le microcosme. La conception personnelle de la personnalité humaine est racinée dans l’idée d’un Dieu Personnel distinct et séparé de l’univers. La croyance en un Dieu Extra-Cosmique et Anthropomorphique induit l’homme en erreur en l’amenant à se considérer comme séparé des autres, ce qui en conséquence logique l’amène à se considérer comme rien de plus qu’une flamme éphémère qui s’éteint avec la vie du corps.

Pour bien comprendre que l’âme humaine est un rayon de l’Esprit, il faut comprendre que la Déité est la Vie Une. La nature immortelle et divine du soi humain ne peut être comprise que lorsque la réalité du Soi Unique est reconnue par notre mental. La notion fausse d’un Dieu Personnel entrave l’étudiant et le fait tomber dans un piège à chaque occasion, en l’empêchant de comprendre ou de mettre en pratique les enseignements. La notion du Dieu Personnel est le plus grand ennemi de l’étudiant et sa manifestation dans la nature humaine est l’égoïsme. Chaque fois qu’on remontera à la source d’une manifestation quelconque d’égotisme, on trouvera qu’elle est due à la notion du Dieu Personnel. Aucun étudiant sincère  ne nourrit délibérément et consciemment des tendances à l’égotisme ; et de la même manière, c’est inconsciemment que beaucoup d’hommes entretiennent une croyance en un Dieu Personnel.

Tous les livres sur la véritable Théosophie ont dénoncé avec une insistance forte et réitérée, le leurre qu’est la notion d’un Dieu Personnel. H.P. Blavatsky montre cette erreur dans les deux volumes de la Doctrine Secrète, et, avant que nous puissions comprendre la réponse de la Théosophie à la question « Qu’est-ce que Dieu ? », nous devons d’abord apprendre à connaître ce qu’Il n’est pas.

Même dans notre civilisation soi-disant scientifique, « les adorateurs d’une divinité personnelle et les croyants en un paradis antiphilosophique » (S.D. I, p. 266), se comptent par millions. Ils adressent leurs prières à « un Dieu extra-Cosmique et personnel, au-dessus duquel aucun culte exotérique ne pourra jamais s’élever » (S.D. II, 501), rendant ainsi fort difficile la tâche de l’étudiant de la Théosophie. Cette tâche consiste à enseigner et propager l’idée que la croyance en un tel Dieu pervertit la morale humaine et affaiblit l’action du mental. Pour répandre cette vérité, l’étudiant doit la maîtriser parfaitement en lui-même. A moins qu’il ne médite sur les arguments de la Doctrine Secrète contre la notion d’un Dieu Personnel, il ne pourra se débarrasser de cette croyance acquise et profondément enracinée en lui-même – car il s’agit bien d’une idée acquise et non innée. Un Dieu, conçu comme une personne, se voit affublé de sentiment moraux et d’un mental, et la Doctrine Secrète conteste l’une et l’autre de ces notions :

« Tenter de faire dériver l’étymologie du mot Dieu de son synonyme anglo-saxon « good » (= bon) est une idée qu’il faut abandonner, car, dans aucune autre langue même si ce terme varie plus ou moins, depuis le Khoda persan jusqu’au Deus latin, et on ne trouve un seul cas où le nom de Dieu soit dérivé de cet attribut de Bonté. Pour les races latines, il vient de l’aryen Dyaus (= le jour) ; pour les Slaves, du grec Bacchus (Bagh-bob) ; pour les anglo-saxons, directement de l’hébreux Yodh ou Jod. » (S.D. I, 347).

« Le Dieu personnel du Théisme orthodoxe perçoit, pense, et est affecté par les émotions ; il se repent et ressent une “colère farouche”. Mais la conception de tels états mentaux comporte nécessairement l’hypothèse inconcevable du caractère extérieur des stimuli qui l’émeuvent, sans parler de l’impossibilité d’attribuer un état immuable à un Être dont les émotions varient au gré des événements qui se déroulent dans les mondes sur lesquels il préside. Concevoir qu’un Dieu Personnel puisse être immuable et infini n’est pas psychologique et, ce qui est pire, est non philosophique » (S.D. I, p. 2, note).

« En vérité, une Déité, un Être “ayant un mental comme celui de l’homme, bien qu’infiniment plus puissant”, n’est pas un Dieu qui puisse prendre la moindre place en dehors du cycle de la création… L’Occultiste Oriental ne peut que refuser l’idée d’un tel Dieu. » (S.D. II, 544).

Et pourquoi ? Parce qu’« un Dieu extra-cosmique est fatal à la philosophie ; une Déité intra-cosmique – c'est-à-dire Esprit et Matière inséparables l’un de l’autre – est une nécessité philosophique. Séparez l’un de l’autre et ce qui reste est une grossière superstition sous un masque d’émotivité. » (S.D. II, 41)

« La Philosophie rejette un Dieu imparfait et fini dans l’univers, tel que le Dieu anthropomorphique du monothéisme est représenté par ses dévots. Elle écarte, au nom de la Philo-Théo-Sophia, l’idée grotesque que la Déité Infinie et Absolue doive, ou plutôt puisse avoir quelque relation, directe ou indirecte, avec les évolutions finies et illusoires de la matière, et ne peut donc imaginer un univers en dehors de cette Déité, ni que celle-ci puisse être absente de la plus petite parcelle de substance, animée ou inanimée. Ceci ne veut pas dire que chaque buisson, arbre ou pierre est Dieu ou un dieu, mais seulement que toute parcelle de la matière manifestée du Cosmos appartient à « Dieu », et en est la substance, si bas qu’elle puisse être tombée dans son mouvement cyclique giratoire à travers l’Éternité du Devenir-Éternel. Cela veut dire aussi qu’individuellement, chacune de ces parcelles, de même que le Cosmos collectivement, est un aspect et un reflet de cette Âme Une et Universelle que la Théosophie refuse d’appeler Dieu, et de limiter ainsi la racine et l’essence éternelles et toujours présentes. » (S.D. I, p. 533).

Mais comment un point de vue aussi imparfait, à la fois illogique et démoralisant, a-t-il pu naître ? Dire que le prêtre adroit a profité de la crédulité humaine pour créer un dieu à l’image de l’homme, n’est pas donner une réponse complète. Car en dernière analyse, même les dogmes superstitieux et les fausses croyances sont enracinés dans quelques vérités sublimes. Les choses qui n’existent pas ne peuvent projeter d’ombres ; et cette ombre gigantesque et mauvaise est l’énorme déformation, d’une vérité éternelle. Si l’on demande à un Brahmane pur et lettré s’il croit à l’existence de Dieu, il est probable qu’il répondra : « Je suis Dieu moi-même », et il expliquera la doctrine du Soi intérieur et citera d’innombrables textes comme la Bhagavad-Gîta, les Upanishads ou les Brahma-sutras. Maintenant qu’entend-il par le mot « Dieu » ? Certainement pas la fiction anthropomorphique de Dieu ; mais Dieu – l’Esprit incarné dans le plus profond recoin du cœur humain, le Saint des Saints. Pourtant, en dépit de la religion hautement philosophique des Hindous, des milliers d’entre eux sont obsédés par la notion du Dieu Personnel ; il en est de même pour les hommes et les femmes des autres croyances. Rendez à l’homme la vraie connaissance au sujet de la Déité, et il fera régner l’Âme dans son propre cœur comme une puissance active.

Par conséquent, en dépit des vigoureux arguments de la Théosophie contre la notion du Dieu Personnel, on ne doit pas en déduire qu’elle ait pris position pour l’athéisme, ou pour l’agnosticisme, bien au contraire :

« La Doctrine Secrète n’enseigne pas l’Athéisme, sauf dans le sens hindou du mot nastika ou le rejet des idoles, y compris de tout dieu anthropomorphique. En ce sens, tout Occultiste est un Nastika. » (S.D. I p. 279)

« Quand les Théosophes et les Occultistes disent que Dieu n’est pas un Être, car Cela n’est rien, n’est aucune Chose, ils sont plus révérencieux et plus religieusement respectueux de la Déité que ceux qui appellent Dieu, par LUI et font ainsi de Lui un MÂLE gigantesque. » (S.D. I, p. 352).

Ce qui isole la religion sectaire et sacerdotale de la Religion philosophique unifiante, est la notion du Dieu Personnel. Ainsi la Réalité Impersonnelle et Une, a été dégradée en de nombreux dieux jaloux et rivaux, et la Religion-Sagesse pure et une a été transformée en diverses croyances s’opposant les unes aux autres, et l’humanité s’est divisée en multiples clans opposés. Qu’est-ce qui peut restaurer la Fraternité entre les clans, l’Unité entre les croyances et, en détruisant les fausses notions, leur substituer la véritable conception de la Déité ? Voici ce que dit la Doctrine Secrète (S.D. I, p. xx, Introduction) :

« La Philosophie Ésotérique prouve la nécessité d’un Principe Absolu et Divin dans la nature. Elle ne nie pas plus la Déité qu’elle ne nie le Soleil. La Philosophie Ésotérique n’a jamais rejeté l’idée du Dieu dans la Nature, ni de la Déité comme Entité absolue et abstraite. Elle refuse seulement d’accepter les dieux des religions dites monothéistes ; des dieux créés par l’homme à sa propre image et à sa ressemblance, blasphème et triste caricature de ce qu’est l’À Jamais Inconnaissable. »    

B.P. Wadia - Traduction du chapitre Unlearning to Learn, de l’ouvrage Studies in the Secret Doctrine, de B.P. Wadia – Éd. Theosophy Compagny Mumbai – Inde.

Notes :      

1 – Paul Henri Dietrich, baron d’Holbach, philosophe français (1723-1789 [retour texte]
2 – Ouvrage de H.P. Blavatsky (1831 – 1891) [retour texte]

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