Se Préparer

Que ce soit dans le travail ou le jeu, les affaires ou le sport, les hommes se préparent par une pratique constante. Celui qui étudie et sert la Théosophie se rend compte également qu'il doit se préparer à grandir et perçoit le fait que cette connaissance passe par le Service. Mais en gagnant cette perception et en passant dans la pratique il fait des erreurs. Les voies de la vie supérieure sont si différentes, le mode de l'éveil intérieur si distinct à ce point des méthodes de ce que l’on appelle le progrès moderne qu'il se produit invariablement une perte de temps - la plus coûteuse de toutes les marchandises trouvées sur n'importe quel marché.

Il est nécessaire de saisir certaines idées qui facilitent notre tentative en vue de la préparation. La toute première de ces idées est comme un miroir dans lequel nous pouvons mesurer la stature de notre nature intérieure en croissance. La vie spirituelle ne consiste pas en un repos subtil mais dans l'accroissement d'une activité créatrice qui engendre une véritable joie. Ressentons-nous le zeste de la vie et du contentement dans le travail ? Dans toutes les choses et à tout moment nous sentons-nous élevés naturellement ‒ c'est-à-dire sans effort ? C'est là le test. Nous sommes capables de nous juger par rapport à la louange ou au blâme que nous accordent les autres ; souvent nous estimons la valeur de notre travail entièrement à la lumière de la réputation qui l'évoque. Ce n'est pas là le test. L'éveil spirituel enregistre sa force dans la lumière communiquée au mental, dans le repos fourni à la conscience toujours active. Si nos pensées et nos actions apportent de la lumière à notre mental, paix et joie à nos cœurs, ce sont les expressions naturelles de la lumière intérieure. Le mécontentement provient de l'absence de bonheur, Ananda, qui est la nature même de Buddhi.

L'affinité qui subsiste entre notre nature intérieure et extérieure fournit la seconde des règles qu'il nous faut considérer. La confiance en Atma [l’Esprit] grandit à mesure que l'on renie ahankara [l’égotisme, l’égocentrisme]. Dans cette expression de reniement se trouve l'une des principales pratiques de la vie de l'âme guerrière. La vie des sens donne naissance à l'Egotisme. Les pouvoirs et les forces du mental sont prostituées dans la gratification du désir dans tous les rapports de la vie. Le lien marital, sacré et bénéfique, subsiste entre les pouvoirs du mental et l'esprit humain, divin en nature. Ce qui se produit dans la société moderne est symptomatique de ce qui arrive dans la vie de plus d'un étudiant de la Sagesse. La perte de la valeur de la vie maritale, si répandue dans notre civilisation, procède du même archétype d'où émergent les divisions dans la vie individuelle qui nous font vivre tour à tour la vie animale inférieure et la vie divine supérieure. Entre les deux, aussi caché et obscur qu'il soit, il existe un rapport sûr qui s'exprime dans la seconde règle que nous sommes en train d'examiner.

En nous préparant à parcourir le sentier du Sacré nous devons pratiquer le rejet de l’égotisme (ahankara) en faisant un appel constant à Atma, le Dieu intérieur. Ainsi se développe la confiance dans le Soi. Atma est altruiste dans le petit homme comme dans le grand univers. Il se trouve partout en raison de sa nature altruiste. Se fier à Lui, c'est voir dans une juste proportion les innombrables effusions de l’âme-ahankara, le soi inférieur. La lumière d'Atma nous permet de déterminer les valeurs réelles des différentes parties composant notre soi inférieur.   

En conséquence la contemplation d'Atma devient nécessaire ; le Cœur pur pénètre non seulement le ciel mais aussi l'enfer. La descente de Jésus dans les régions inférieures constitue une version dramatisée de l'expérience psychologique que traverse chaque néophyte. Dans la conquête de la chair, dans la sainte croisade, le Jehad du musulman, le pur altruisme Atmique pénétrant le champ de bataille soumet à la fois le bien et le mal, le ciel et l'enfer et s'élève au-dessus des deux. Dans l'une des paires d'opposés, le plaisir est souvent pris à tort pour la Béatitude, pour la même raison que l'on confond soi inférieur et ahankara avec le soi supérieur et Atma. Pour se préparer, la lumière d'Atma qui est Béatitude, l'amour d'Atma qui est Sagesse, le travail d'Atma qui est Sacrifice doivent être perçus comme supérieurs au plaisir, à la connaissance et à l'activité du soi inférieur. Avec cette perception vient la force de « tuer », c'est-à-dire de régénérer l'âme animale.

Le pouvoir alchimique qui permet de transformer le métal plus vil du soi inférieur en l'or du supérieur se trouve dans le Cœur de l'homme. Ce puissant pouvoir-Shakti gît dormant et endormi - comme un Dragon de Sagesse replié sur lui-même. Ailleurs, dans la constitution humaine, il y a le serpent venimeux du soi, cet éternel ennemi de tout aspirant à la Sagesse et à l'Altruisme. Mais, serpent et Dragon sont de la même espèce - d'où l'injonction « sois miséricordieux pour l'ennemi ; contre ses traîtrises, tiens-toi en garde ». Soumettre l'inférieur mais en évitant l'irritation à son sujet, telle est l'action habile. Les deux caractéristiques nécessaires pour cette entreprise sont : un sens de l'humour envers les faiblesses du soi inférieur et une constante vigilance sur ces voies insidieuses.

Dans cette sainte guerre de régénération le pouvoir purificateur de la connaissance doit être employé. C'est là où se révèle utile la Théosophie, vue comme un corps de connaissance, sûre et infaillible, fondée et soutenue par l'expérience accumulée des Sages. Chaque individu bien pensant désire améliorer sa vie ; plus d'un enthousiaste a la volonté de pratiquer des règles de conduite qui lui amèneront le succès. Mais très peu, en fait, étudient la science de l'âme, même théoriquement, car la loi qui commande de se fier à Atma en reniant ahankara fait peur et décourage. Ceux qui mentalement comprennent l'enseignement s'égarent souvent dans des voies et modes périmés qui reviennent à renier Atma et à se fier à ahankara. On n'accorde pas de temps ‒ c'est là la nature précipitée de notre race ‒ à l'assimilation de ce qui est étudié. La génération spontanée du Dragon de Sagesse dans la caverne du Cœur ne peut avoir lieu que dans le cours du temps. Si, pendant cette période, nous sommes troublés par des événements ou amenés, par fatigue, à nos dégoûts des choses, nous nous identifions à ces événements et à ces choses. « Kala (le temps) seul survit à yama (la mort) - Atma (le Soi) est fait de Kala (le temps). »

Pour être d'autant mieux capable d'aider et instruire les autres nous devrions employer du temps à étudier et permettre au temps de nous employer pour le processus d'assimilation. Ainsi s'effectue le voyage dans l'ordre du temps.

La connaissance, dans le cours du temps, purifiera le soi inférieur de ses défauts et donnera naissance à la Compassion qui permettra d'aider vraiment les autres. La Compassion remplace la Connaissance par Sagesse, rend toute action sacrificielle, toute existence béatifique. C'est ainsi que l'on atteint le yoga dans l'ordre de l'Espace.

Par l'étude de la Théosophie nous acquerrons la Sagesse ; par la pratique de la Théosophie, nous acquerrons la Compassion ; l'une et l'autre conduisent à atteindre et réaliser le Bonheur de la vie intérieure. Être heureux, être compatissant, être éclairé par le discernement ‒ cela constitue l'éternelle Triade de la préparation à la vie du Service Spirituel. Dans cette démarche se fait entendre l'enseignement : « Prends garde à la sécurité bien établie ; elle conduit à la paresse ou à la présomption. »

B.P. Wadia

(Traduit du Theosophical Movement, Vol. II, pp.76-77, août 1932)

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