Le Mystère de l’individualité - I : La Monade ‘‘Emprisonnée’’

« Bien qu'indivisé, il apparaît comme divisé parmi les créatures. » Bhagavad-Gita

Les étudiants de la Théosophie, font habituellement l’expérience des sentiments proches du désespoir et de la frustration, chaque fois qu’ils essayent de comprendre les enseignements de la Théosophie au sujet de l’évolution, humaine et cosmique. Dès qu’un problème est à peine ‘‘réglé »,  qu’une nouvelle tête d’hydre revêtue de nouveaux problèmes bien plus complexes s’installe à la place de la précédente.

La grande difficulté réside dans l’effort à saisir avec le mental-cerveau un drame qui ne peut jamais être complètement compris avant que les propres pouvoirs, mental, psychique, et spirituel de l’individu ne soient arrivés à maturation. De même qu’un enfant ne peut efficacement apprécier l’état   ‘‘d’adulte,’’ autant l’intelligence moyenne, ne possédant que le germe de la soi-conscience, ne peut profondément comprendre ce qui en soi est évident pour le sage. Cependant, admettre avec un certain degré d’incertitude ces sujets, semble particulièrement utile, précisément lorsque l’acceptation est suivie par une recherche plus grande. Seuls se trompent, ceux qui se détournent du problème, ou se contentent des dogmes. H.P.B. fait remarquer que, ‘‘les concepts purement et transcendentalement spirituels ne sont adaptés qu'aux modes de perception de ceux qui "voient sans yeux, entendent sans oreilles et sentent sans organes,"… (S.D. II, 81).

L'étudiant ne doit donc pas s'attendre à…trouver un compte rendu de toutes les étapes et transformations intervenues entre les premiers commencements de l'évolution ‘‘Universelle’’ et notre état actuel. Donner un tel résumé serait aussi impossible qu'il serait incompréhensible à des hommes qui ne peuvent saisir la nature du plan d'existence le plus voisin de celui où, pour le moment, leur conscience est limitée. (S.D. I, 20)

Un autre obstacle à la compréhension, qui se développe à partir du premier, est la tendance à lier les interprétations littérales aux opinions et de les examiner sans tenir compte de l’expérience universelle du message Théosophique. Par exemple, H.P.B parle de sa difficulté à décrire les ‘‘étapes’ à travers lesquelles passe la Monade :

Métaphysiquement parlant, il est naturellement absurde de parler du "développement" d'une Monade ou de dire qu'elle devient un  "Homme". Mais la moindre tentative de conserver l'exactitude métaphysique dans l'emploi d'une langue occidentale telle l’Anglais nécessiterait au moins trois volumes de plus, et entraînerait tant de répétitions que cela deviendrait insupportable. (S.D. I, 174 fn.)

C’est une prétexte récurrent, peut-être, mais combien l’ayant lu, s’exclameront néanmoins, après avoir étudié les pérégrinations de la Monade à travers les règnes inférieurs : ‘‘Oh ! Nous venons après tout du minéral et du végétal. ’’ L’idée d’une monade qui rampe depuis le minéral jusqu’à la plante, de l’insecte, au mammifère, est difficile à éradiquer du mental de l’étudiant, à cause probablement de certaines fixations mentales issues des enseignements matérialistes sur l’évolution.

Avant d’aborder de nouvelles difficultés – dont toutes tournent en réalité autour du mystère de l’individualité – il peut être utile de rassembler à partir de la Doctrine Secrète un certain nombre de propositions, dont toutes suggèrent que la Monade n’a jamais été, ne sera jamais, et jamais ne peut être entièrement ‘‘emprisonnée’’ dans les règnes inférieurs, alors qu’au même moment, en tant que  conscience et intelligence, la Monade est la force motrice cachée derrière toute l’évolution, du fait qu’il est impossible à la matière d’exister dans des formes différenciées indépendamment de cette essence monadique vivifiante. Seul ce qui est immortel et inchangeable peut constituer l’agent vivifiant derrière les modifications infinies dans la grande nature. William Q. Judge attire spécialement l’attention sur l’enseignement suivant tiré de LDoctrine Secrète (I, 171) : ‘‘Comme l'évolution des Globes et celle des Monades sont très étroitement combinées, nous unirons ces deux enseignements’’ Il ajoute :

Ceci est formulé avec une extrême clarté et il ne faudrait pas l’oublier. Ce point n’est pas développé de façon à ce que les esprits inattentifs le retiennent à force de l’entendre répéter, mais il est postulé une fois pour toutes. Il est toutefois encore bien trop fréquent que les étudiants séparent les Monades, d’une part des globes, et d’autre part des êtres qui les habitent. On ne peut les séparer de cette façon. Tous les globes et leurs objets sont et seront toujours des monades en évolution…Il faut rejeter, dès le début, la fausse notion qu’il y eut jamais un moment où il n’y avait aucune monade sur les globes…le globe est la création de la monade. (Suggestions Cachées dans La Doctrine Secrète)

Nous devons aussi nous rappeler que, le côté matériel de la vie n’est pas la portion sous-privilégiée, car dans son essence supérieure, elle est aussi bien divine et omnisciente que toute autre partie. Dans le même ordre d’idée, on peut se référer à La Doctrine Secrète afin de s’éclairer sur les trois lignes d’évolution, la spirituelle, ou la monadique, l’intellectuelle, et la physique, qui, ‘‘sont inextricablement liées et entremêlées en  chaque point’’.

La Monade, ou Jîva per se, ne peut même pas être appelée un esprit : c'est un Rayon, un Souffle de l'ABSOLU, ou plutôt l'ABSOLU lui-même et l'Homogénéité Absolue, n'ayant pas de relations avec le fini conditionné et relatif, est inconsciente sur notre Plan… (S.D. I, 247)

Il va de soi qu'une Monade ne peut ni progresser ni se développer, ou même être affectée par les changements d'états par lesquels elle passe. Elle n’est ni de ce monde ni de ce plan, elle ne peut être comparée qu'à une indestructible étoile de lumière et de feu divins jetée sur notre Terre comme une planche de salut pour les personnalités dans lesquelles elle habite. C'est à ces dernières de s'y cramponner ; et en participant à sa nature divine, d'obtenir l'immortalité. Laissée à elle-même, la Monade ne s'accroche à personne ; mais, comme une ‘‘planche,’’ elle dérive vers une autre incarnation – emportée qu'elle est par le courant infatigable de l'évolution. (S.D. I, 174-5 fn)

En vertu de son identité avec la FORCE UNIVERSELLE qui est … inhérente à la Monade, elle est toute-puissante sur le plan Arupa ou sans forme. Sur notre plan, comme son essence est trop pure, elle demeure universellement virtuelle, mais devient individuellement inactive. (S.D. II, 110)

Par respect pour la conscience monadique à l’intérieur de l’homme dépourvu du mental, avant l’éveil de ce dernier, H.P.B. suggère que même dans cette forme supérieure d’intelligence animale, la Monade n’avait pas trouvé de canal direct d’expression.

Les corps physiques appartenant à la Terre, les Monades restèrent entièrement sur un plan plus élevé. (S.D. II, 199)

La Monade Spirituelle…ne pourrait jamais habiter une telle forme autrement que dans un état absolument latent… (S.D. II, 199)

Les ‘‘Monades Lunaires’’ ne peuvent pas progresser, parce qu'elles n'ont pas encore été assez longtemps en rapport avec les formes créées par la "Nature" pour avoir pu, grâce à ses moyens, accumuler des expériences. Ce sont les Mânasa-Dhyânis qui comblent la brèche, et qui représentent le pouvoir évolutif de l'Intelligence et du Mental, le lien entre l'Esprit et la Matière dans cette Ronde. (S.D. I, 182-2)

H.P.B. fut un jour interrogée sur la question suivante : ‘‘La Conscience peut-elle exister sans le Mental ?’’ ‘‘Pas sur ce plan de matière,’’ fut la réponse. Si la Monade est un autre nom pour la Conscience ou Atma-Buddhi, nous pouvons faire nos propres déductions. Voici ce qu’elle dit dans La Doctrine Secrète :

La Monade est impersonnelle et elle est un dieu per se, bien qu'inconsciente sur ce plan. En effet, séparée de son troisième… principe, Manas, qui est la ligne horizontale du premier Triangle ou Trinité manifestée, elle ne peut avoir aucune conscience ni perception des choses de ce plan terrestre. "Le plus haut voit par les yeux du plus bas" dans le monde manifesté ; Purusha (l'Esprit) reste aveugle sans l'aide de Prakriti (la Matière), dans les sphères matérielles, et il en est de même pour Atmâ-Buddhi, sans Manas. (S.D. II, 123 fn.)  

Toutes les Monades, se trouvent alors, dans un des deux états. Elles sont soient Atma-Buddhi ou Atma-Buddhi-Manas. Elles n’en peuvent être moins. Si Manas seul, appartenant à la triade supérieure, est dans un certain degré incarné dans notre race, et qu’Atma-Buddhi ne nous éclaire qu’à travers Manas seulement, comment une seule fois imaginer que la Monade puisse descendre en dessous du plan du Mental ? Pour nous servir d’une expression, nous pouvons dire, (avec plusieurs qualificatifs), que la Monade ‘‘descend’’ graduellement dans la matière. Lorsqu’elle ‘‘va’’ plus bas, nous l’appelons alors une Monade Minérale. Elle est emprisonnée uniquement dans ce sens qu’elle est incapable de trouver un canal direct d’expression au sein de ce règne. Lorsqu’elle devient plus manifeste, nous parlons de la Monade au stade de développement végétal, ensuite dans l’animal, et éventuellement dans le règne de l’homme sans mental. Mais jamais, elle n’entre en contact avec la matière avant d’être Atma-Buddhi-Manas, c'est-à-dire une Monade humaine, et même à ce stade nous ne possédons pas de contact direct, sauf à travers le principe manasique qui agit comme agent. ‘‘ C’est la Monade qui Perçoit, en elle-même elle est vision, pure et simple, et elle perçoit directement les idées’’

De même que le Logos reflète l'Univers dans le Mental Divin et que l'Univers Manifesté se reflète dans chacune de ses Monades… de même la MONADE doit, durant le cycle de ses incarnations, se refléter dans chaque forme-racine de chaque règne. (S.D. II, 186)

Néanmoins, la Monade, ne reflète que les formes-racines de chaque règne. Elle ne ‘‘devient’’ pas ce règne, pas plus qu’un homme qui regarde tout ce qui se présente à ses yeux au cours d’un voyage, devient ce qu’il perçoit. Ne pouvons-nous donc pas comprendre, que cela ne change en rien la Monade où qu’elle puisse se trouver : que ce soient dans les règnes minéral, végétal, ou animal, puisque tous les états dans un certain sens sont pareils – des lieux de transitions ?

Article traduit de la revue américaine Theosophy (juin 1954, Vol. 42, N° 8)

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